Mandoline: technique ou non... zat is ze question

Mandoline: technique ou non... zat is ze question

Par Jean Comeau

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J'ai enseigné pendant plus de trente ans, je me suis laissé passionner par la pédagogie, mais il semble bien que, en matière d'apprentissage, je ne suis pas au bout de mes surprises. J'ai été stupéfait d'apprendre, de la part d'un professeur de musique, que, de plus en plus, les élèves qui apprennent à jouer d'un instrument répugnent à travailler la technique, les exercices, les gammes, les études, etc. Ce qui m'a d'autant plus étonné, c'est que cette réticence est forte surtout chez les adultes. Mais ce qui m'a littéralement jeté par terre, c'est que, semble-t-il, la plupart des professeurs n'insistent pas. Ils ne veulent pas perdre leurs élèves!

Malheureusement, celui qui espère accélérer son apprentissage d'un instrument en multipliant les « chansons » et en court-circuitant les exercices techniques, a bien des chances d'aller grossir à court terme le groupe des « décrocheurs ». Il se lassera bien tôt des limites de son instrument.

 

Comme tout apprentissage, jouer d'un instrument de musique c'est mettre en oeuvre une série d'habiletés acquises au fil des pratiques quotidiennes. Le nombre de ces habiletés est limité, la nature et le nombre diffère d'un instrument à l'autre, mais leur apprentissage est généralement long et fastidieux; c'est comme ça et on n'y peut rien. Ceux qui prétendent le contraire sont la plupart du temps plus intéressés par les profits que par l'enseignement.

Rappelons-nous que les pièces que l'on joue ne sont autre chose que l'agencement de ces techniques particulières. Prenons comme exemple une pièce qui n'est vraiment pas facile, le Rondo op. 127 de Calace.

Analysée froidement, cette pièce comme toutes les autres, se limite à un arrangement particulier de diverses techniques d'exécution. Regardons quelles techniques sont impliquées.

La première exposition du thème exige une bonne maîtrise des coups de plectre pour une exposition claire et nette; elle exige également que le musicien fasse un choix entre les divers coups de plectre, par en haut, ou par en bas, ou alternés; plusieurs appoggiatures supposent la maîtrise de l'arraché si l'interprète décide de les exécuter par ce moyen.

Quand la pièce passe en ré mineur, c'est la technique du trémolo qui s'impose; lorsqu'on revient « in tempo » les passages rapides d'une corde à l'autre risquent de poser problème. Les dernières portées de la seconde page mettent à l'épreuve notre technique d'arpège. Plus loin, un passage en double coup de plectre, surtout dans l'aigüe, peut rendre l'interprétation assez confuse. Après une dernière exposition du thème partiellement en trémolo, la pièces se termine par une série d'accords qu'il ne faut surtout pas rater au risque de sombrer dans le ridicule le plus humiliant.

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Dans une telle pièce, les difficultés ne manquent pas. Par contre, si on s'embrouille dans un passage, il y a bien des chances que ce soit notre technique qui soit en cause. Et même si on parvient à s'en tirer tant bien que mal, le problème resurgira dans une autre pièce dès que cette technique déficiente sera sollicitée.

Apprendre à jouer d'un instrument c'est l'histoire d'une vie. On ne possède jamais complètement sa technique de jeu. Celui qui cherche un instrument de musique facile à jouer cherche en vain. Mais les outils pour se perfectionner foisonnent. Prenons le passage en arpèges du Rondo qui risque fort de poser des problèmes à plus d'un. Dès les premières méthodes du XVIIIe siècle, on s'attaque à ce problème; je pense entre autres aux Préludes de Pietro Denis. Plus tard, les Romantiques en ont fait un cheval de bataille. On retrouve des exercices dans toutes les bonne méthodes modernes. Se servant des Préludes de Denis, Marga Wilden-Hüsgen a identifié 25 variantes de passages arpégés. En voici quelques exemples.   

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Il faut des années de travail pour apprendre toutes les techniques d'arpège.

 

À ceci s'ajoute une réalité au sujet de laquelle bien des gens s'illusionnent. Le développement d'une habileté ne favorise en rien l'acquisition d'une autre. On peut jouer des gammes à une vitesse vertigineuse et être incapable de jouer en trémolo; on peut être en mesure d'enchaîner des séries d'accords sur quatre cordes avec aisance mais être incapable de les arpéger avec fluidité; on peut être capable de jouer en trémolo-staccato (duo-style) sans pouvoir combiner le trémolo et le pizzicato.

 

Mais, surtout, il faut se rappeler que chaque technique doit être maîtrisée dans toutes les situations: jouer en trémolo c'est une chose, mais jouer un trémolo léger et rapide sur la corde de sol en est une autre, un trémolo sul tasto ou sul ponticello, encore une autre, moduler graduellement la vitesse et le volume du trémolo ce n'est pas évident, le trémolo mesuré et le trémolo libre ce n'est pas pareil, amorcer un trémolo avec douceur et le terminer avec exactitude ça doit être travaillé, un trémolo en septième position ne se fait pas comme en première, le trémolo sur plusieurs cordes demande une maîtrise particulière. Et il faut se rappeler que le trémolo n'est qu'une technique parmi bien d'autres.

Alors, comment espérer arriver à maîtriser son instrument en apprenant « une chanson par leçon » comme le proposent certaines écoles de musique?

 

Jean Comeau pour Mando Montréal


Jean a étudié le piano, et s'est adonné aux Concertos de Chopin. Il a également touché à la composition sérielle, la flûte traversière, l'orgue et le chant. Professeur de français et de théâtre au secondaire, il a fondé la compagnie de théâtre du Bateleur pour laquelle il a écrit, composé, confectionné des costumes et construit des décors pendant 17 ans. Aujourd'hui retraité de l’enseignement, Jean s’adonne à temps plein à sa nouvelle passion : la mandoline.