Mandoline, Super Star

Mandoline, Super Star

Par Jean Comeau

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groupie

Je ne suis vraiment pas groupie. Je ne l'ai jamais été et, comme j'aurai bientôt soixante-dix ans, les chances que je le devienne sont bien minces. Pendant mon adolescence, alors que les jeunes de ma classe se passionnaient pour Elvis Presley et plus tard, se laissaient pousser les cheveux pour ressembler aux Beatles, je rêvais plutôt de porter des petites lunettes comme Schubert même si je n'étais pas du tout myope et j'aspirais à être aussi blême et neurasthénique que l'image que je me faisais de Chopin; je n'y suis pas arrivé!

Je ne suis vraiment pas groupie mais, récemment, j'ai vécu une expérience qui m'a laissé perplexe: j'ai cru l'être devenu, l'espace d'un instant. J'ai eu l'extraordinaire chance de me rendre à New York pour jouer avec Jonathan Bélanger et l'Orchestre Mando Montréal au New York International Mandolin Festival. Jouer dans ce lieu est déjà, en soi, un événement marquant pour qui se passionne de mandoline. On a eu la chance de côtoyer des musiciens d'exception comme le mystique Snehasish Mozumder, les vedettes internationales Mark et Beverly Davis, la fascinante Tamara Volskaya, bien sûr le New York Mandolin Ensemble, Improvviso Quartet et le 14 Strings Duo, des virtuoses époustouflants venus d'Italie, la mère-patrie de la mandoline et, par dessus tout ça, les vedettes qui retenaient tous les regards, le couple Caterina Lichtenberg et Mike Marshall.

 

Ceux qui me connaissent un peu savent que j'ai une passion presque irrationnelle pour Caterina Lichtenberg. J'ai dépouillé YouTube à la recherche du moindre vidéo, j'écoute ses disques, j'ai scruté avec attention ses deux vidéos Basic Techniques of Classical Mandolin et Classical Mandolin: The Art of the Tremolo, je me suis inscrit à ses cours en ligne sur ArtistWorks, je me bats régulièrement avec son recueil d'études Highlights (Romantic etudes for mandolin). Pour tout dire, j'ai même importé des plectres Wolle et des cordes Thomastik d'Allemagne en espérant que le fait de jouer avec le même accessoire qu'elle me donnerait un peu de son talent; ça n'a pas fonctionné. Sachant qu'elle a étudié avec Marga Wilden-Hüsgen, j'ai aussi importé d'Allemagne sa Mandolinen-Schule, espérant que, cette fois, la magie opère; ça n'a toujours pas fonctionné.

 

Alors, imaginez mon émoi quand, au sortir du premier concert du célèbre couple, je l'ai aperçue à l'extérieur de la salle, juste devant moi. Pour un instant, j'ai eu l'impression d'être une pré-adolescente qui vient tout juste de foncer sur Justin Bieber.

Je suis persuadé que j'avais l'air d'un parfait idiot. J'ai baragouiné quelque chose, dans une langue qui ressemblait à de l'anglais (à moins que j'aie sorti les quelques mots d'allemand que j'ai appris!) qui voulait dire que je l'admirais et je suis tout de suite passé à la photo; eh oui! j'ai une photo de moi avec Caterina Lichtenberg. À bien y penser, dans ma jeunesse, si les ingrédients avaient été là, je serais probablement devenu groupie.

 

Mais le meilleur reste à venir. Le deuxième jour du festival, c'était notre prestation. On s'est donc présentés tôt le matin pour une dernière répétition. Comme tous les musiciens présents, on a installé notre matériel dans la «green-room» qui n'avait de «green» et de «room» que le nom: un minuscule cagibi déjà encombré de meubles d'enfants (une garderie?), sur-encombré d'étuis de mandolines, de lutrins, de bagages, de souliers et de vêtements, de sacs contenant des fruits ou des sandwichs et autres choses non identifiées parmi lesquels chacun essayait de trouver un petit coin pour crécher. Et parmi ces sans-abris de la scène, Caterina Lichtenberg et Mike Marshall avec leurs deux adorables petites filles. C'est dans ce contexte que j'ai appris à connaître deux musiciens inégalables et deux êtres d'une infinie générosité.

Crédits: Steven Antonelli

 

C'est bien connu, ce sont des virtuoses. Lui, il joue, il improvise, il s'amuse, il nage dans la musique avec une aisance qui nous laisse sans mots. Elle, c'est une neuro-chirurgienne de la musique: une précision dans le jeu, chaque note, chaque accord développe un maximum de son; les phrasés sont d'une élégance inégalable; les notes coulent comme une source ininterrompue. C'est du très grand art.

Mais, même si cela semble impossible, il y a plus. Ces maîtres de la technique sont dévoués à la musique, ils sont soumis à leur art, ils se donnent au public sans la moindre retenue. Ils ont au maximum cette qualité essentielle à tout artiste de haut niveau: la générosité. Ils sont beaux; ils sourient; ils se confient; ils ont la petite blague au bon moment. Ils sont nés pour la scène; la scène les bouffe tout entiers. Ils ont mille petits gestes qui font que les spectateurs les adorent. Ils se tiennent la main en saluant; ils nous confient leur amour inconditionnel pour leurs enfants; ils se rassoient puis entament un Bach, un Calace quand ce n'est pas un Choro ou un Bluegrass; et ça recommence avec une prodigalité qui finit par ensorceler tout le monde.

 

Ils sont sur la scène comme dans la vie: généreux de leur art et des émotions qui les habitent. C'est le genre d'artistes qu'on n'oublie pas. Moi, je ne les oublierai pas!

 

 

 
Jean Comeau_Catherina Lichtemberg
 

Jean Comeau pour Mando Montréal